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06.03.2008

Crise au Cameroun : un intellectuel analyse (I)

Par Franklin NYAMSI
Professeur agrégé de philosophie
Lille-France.

b9672f0d061301840ba02c12c036e033.jpgA mon regretté compatriote, camarade et ami Jacques Tiwa,
assassiné en pleine rue, d’un mitraillage à bout portant
par l’armée de Paul Biya, le 28 février 2008 à Douala.


A tous les autres martyrs de la justice et de la liberté au Cameroun.
A tous les prisonniers politiques des geôles saturées du Cameroun.







Le Cameroun n’est-il pas ce havre de paix et de stabilité dont l’Afrique Centrale a besoin pour s’excepter des décennies d’agitation politique qui la rythment ? Les camerounais ne sont-ils pas chanceux quand on voit ce qui s’est passé ou se passe dans les deux Congo, en Centrafrique, au Nigeria, au Tchad ou au Niger ? Le bon sens apparent qu’insinuent ces questions récurrentes dans le discours officiel du régime de Yaoundé se heurte au bilan dramatique des journées d’émeutes qui se poursuivent en cette fin de mois de février 2008 au Cameroun. Le cortège des citoyens assassinés par les régimes successifs et solidaires d’Ahmadou Ahidjo et de Paul Biya continue de s’allonger. Aux morts superflues et anonymes suscitées par les politiques criminelles d’impuissance et de courte vue de ces régimes, s’ajoutent devant les écrans de télévision et sous le flash impromptu des téléphones portables, les morts ostensibles provoquées par la soldatesque antipatriotique au Cameroun lors des manifestations légitimes de la population contre la vie chère, contre les coupures intempestives d’eau et de courant, contre la corruption des administrations et des forces de sécurité, contre les tricheries aux concours, contre l’abandon de la majorité à la misère, contre les élections constamment truquées, contre l’illégitimité structurelle et le cynisme sans bornes des régimes néocoloniaux Ahidjo et Biya. Comment comprendre cependant l’extraordinaire dispersion des revendications, des motifs de colères et peut-être ou sûrement des objectifs que poursuivent les populations révoltées ? Tel est le défi que les journées tragiques de février 2008 lancent à notre intelligence. Nous comptons montrer qu’en réalité dans cette affaire, il y a deux petits larrons et une immense victime.

Le concept de crise peut être convoqué pour clarifier ce qui se donne aujourd’hui en manifestations disparates. Il y a crise là où les anciennes réponses que l’on donnait aux problèmes ne fonctionnent plus. Il y a crise là où la tradition échoue à expliquer et féconder la modernité. Il y a crise quand ce que demande le présent n’est plus disponible dans ce qu’offre le passé. Il y a crise quand le passé ne passe plus, quand l’avenir n’est plus ouvert. La crise est dès lors moment de rupture ou de cassure, de révolution ou de réforme, car de la manière dont elle est jugulée, dépendront la nature et la consistance des relations humaines nouvelles qui s’instaureront. Dans les conditions de crise, l’échec d’une société à affronter l’imprévisible présent se traduit par des convulsions qui se disséminent dans tout le corps social, notamment aux endroits où les réponses font le plus cruellement défaut. Dans le cas du Cameroun, le bât blesse au niveau de l’exercice de la souveraineté populaire, au niveau de la répartition des ressources économiques et au niveau de la production de l’intelligence collective. En réalité, trois crises concomitantes traversent le Cameroun depuis sa naissance néocoloniale : une crise politique, une crise économique et une crise socioculturelle. Ce sont ces trois crises qui forment le triangle infernal camerounais et qui rejaillissent en lame de fond des colères qui traversent les populations, échappant par principe à la thèse sommaire et cynique du régime de Yaoundé, qui crie comme d’habitude à la manipulation des manifestants par des apprentis sorciers tapis dans l’ombre.

La crise politique tient à l’illégitimité structurelle des institutions politiques héritées du colonisateur français. L’indépendance du Cameroun a été en réalité un arrangement entre la France gaullienne et les camerounais qui lui étaient fidèles. Le Cameroun moderne a été confié à ceux des camerounais qui n’en voulaient pas l’indépendance. Il s’en est suivi depuis les années 60 une série d’élections truquées qui ne traduisent quasiment jamais l’expression réelle de l’opinion citoyenne. Il s’en est suivi des institutions qui sont caporalisées par une minorité politique et démographique évidente. La police, la gendarmerie et l’armée nationale ont de ce fait été retournées – par des salaires exceptionnels et par un laxisme envers le rançonnement du peuple- contre les populations qu’elles sont passées expertes dans l’art de mater, d’intimider et d’assassiner. Les institutions politiques camerounaises sont donc essentiellement assises sur un agenda permanent de la terreur récurrente et prospective. Le gouvernement, l’assemblée nationale, le Sénat, les ministères, les ambassades, les entreprises d’Etat, fonctionnent tous comme des rouages d’un vaste projet anti-populaire. Le contact du citoyen lambda avec n’importe laquelle de ces institutions se fait toujours sous les registres de l’intimidation, du stress, de la peur-panique, de la jérémiade, de la pitié, de la supplication et de la vénalité. Le peuple camerounais est humilié tous les jours par ses supposées propres institutions. Qui ne sait pas aujourd’hui qu’il existe un lien intangible entre le respect des libertés politiques fondamentales et le développement économique durable d’un pays ? Qui douterait encore de l’impact de la crise politique originelle du Cameroun sur la crise économique qui atteint son point paroxystique dans ce pays ?

Commentaires

Il y a quelque chose de désespérant à ce genre de situation... :-(

Ecrit par : Madison | 06.03.2008